Le besoin de relation sociale entre des groupes qui n’interagissaient pas auparavant a émergé. Alors, oserons-nous, en formation, revenir à un modèle plus cloisonné comme la salle de cours traditionnelle ? Ou alors, aurons-nous la volonté de nous appuyer sur le lien social indispensable à notre construction ?

J’ose imaginer que la découverte d’espaces nouveaux pour la formation, comme les classes virtuelles, portera un nouvel élan vers une appropriation des multiples espaces utilisables en formation avec l’apport du digital.

La notion d’espace d’apprentissage revu et corrigé avec le digital

Jusqu’à présent, l’espace d’apprentissage par défaut, le lieu où les apprentissages se réalisent, c’est la salle de cours, le présentiel, lorsque le formateur est face aux apprenants. Les apprentissages sont alors dirigés par le formateur et tous les apprenants sont supposé être en capacité de suivre le rythme imposé. Les apprentissages sont alors formels, car prescrits. Alors, si l’on reprend le triangle pédagogique mis au jour par Jean Houssaye⁠1, on se rend compte que les trois sommets représentés par le savoir, le formateur et l’apprenant ne se rencontrent jamais dans un même espace-temps. 

Les architectures physiques classiques favorisent plutôt le repli sur soi. Si nous souhaitons nous inspirer d’un modèle plus humain qui favorise les relations entre pairs, il est nécessaire d’adapter les espaces où se produisent les apprentissages, et les décloisonner. 

Alors, est-ce que le numérique peut modifier cette relation et ses effets sur les apprentissages ?

La réponse est oui, car les technologies numériques permettent d’adapter les espaces d’apprentissage, lieux et temps, aux capacités de chaque apprenant. Cependant, l’apport du numérique dans une salle de formation ne produit que peu d’effets positifs à lui seul. Il doit être utilisé correctement, avec des scénarios cohérents. 

« L’ingénierie des formations doit alors considérer tous les types d’apprentissages, formels, non formels, et même informels. »

Les apprentissages formels sont généralement réalisés en face à face avec le formateur ou l’enseignant. Les apprentissages non formels sont générés grâce aux échanges entre pairs notamment. Et la collaboration favorise l’autonomie, un premier bon point donc. Et comme les neurosciences cognitives⁠2 suggèrent que ce sont l’environnement et les relations instaurées avec les formateurs et les pairs qui favorisent les apprentissages, nous avons une raison supplémentaire d’appliquer ce modèle. 

La mise en œuvre n’est pas d’une grande difficulté. Exemple, le formateur ou l’enseignant crée des groupes, les dispose en îlots aménagés, connectés, et lance une activité de recherche ou de réalisation. Lui est au centre, et devient un guide, un coach, il accompagne les apprenants dans leurs activités. Il n’est plus le sachant qui transmet, il est bien plus, il est celui qui aide l’apprenant à se construire. Il devient l’architecte des apprentissages.

Puis, pour favoriser les apprentissages non formels, le formateur, ou l’enseignant, dois disposer d’espaces divers, bibliothèque, salle non utilisée, etc., pour permettre aux apprenants de travailler seuls, sans son aide. Il détermine le cadre de cette activité, et fixe un certain nombre de règles, une limite de temps, une estimation du temps nécessaire pour chaque partie, etc. 

Ces espaces doivent permettre aux apprenants une utilisation libre d’internet pour accéder aux ressources mises à leur disposition, mais également pour qu’ils puissent aller en chercher d’autres, en discuter, les valider, les utiliser. Ils doivent également être aménagés pour autoriser des postures « inhabituelles » en formation, avec des canapés, des poufs, des tapis au sol, des espaces pour s’isoler, etc. Pourquoi une telle proposition ? Parce que les apprenants doivent s’approprier ces espaces et s’y sentir libres, libres d’apprendre comme ils le désirent. Cela suppose une vraie réflexion sur l’ergonomie de ces espaces. Parce qu’une question se pose : 

Est-ce aux apprenants de s’adapter à l’environnement qu’on leur propose ou l’inverse ? 

Il est indispensable d’adapter les environnements pour autoriser les apprentissages multiples et rompre avec l’unique enseignement. Albert Bandura⁠3 estime que les humains ne répondent pas uniquement à des stimuli, mais montre que l’environnement influence l’individu d’autant plus que celui-ci en a conscience. Il met alors en avant le sentiment d’efficacité personnelle de chaque individu et qui influence ses actions. 

Et, pour prolonger les apprentissages non formels, ils peuvent également être proposés de manière asynchrone, libérant chacun comme il le désire, et autorisant chacun à travailler à son rythme. Il s’agit de mettre à la disposition des apprenants des espaces variés pour multiplier les expériences d’apprentissage. 

Alors les apprentissages pourront être convoqués de manière formelle, non formelle, mais également de manière informelle. Ceux qui sont générés en dehors de tout cadre, dans les relations entre pairs hors formation, dans les relations de travail, familiales, etc. 

La mise en œuvre régulière d’évaluations peut alors faire émerger les connaissances acquises de manière informelle, et permettre d’organiser, au fil de la formation, l’évolution des travaux de groupe. Ces travaux pouvant êtres d’ordre collaboratif en début de formation pour devenir coopératifs en fin de formation quand la confiance est installée. Pour reprendre les termes de Jacques Rodet⁠4, la coopération est une course de relais alors que la collaboration est une cordée d’alpinistes. D’un côté, chacun travaille sur une partie différente pour atteindre un but commun, de l’autre tous travaillent ensemble sur les mêmes contenus.

La formation aidée du digital offre clairement de nombreuses possibilités d’apprentissages. Elle libère des espaces d’apprentissage. Elle permet également de les rendre plus accessibles. Ainsi, des profils initialement très différents avec des niveaux très différents peuvent cohabiter et se construire ensemble. 

La question reste cependant posée, exprimera-t-on la volonté d’aller vers ce modèle après la crise ? Ou alors nous déciderons de nous remettre au travail avec les mêmes modèles, reprendre le contrôle et entrer à nouveau dans sa zone de confort ?

1 Compétice. Jean Houssaye. Pédagogie par projet : le triangle pédagogique de Jean Houssaye [en ligne] Disponible sur https://goo.gl/fkp46C

2 Peter C. Lippman, JCJ Architecture, New York. L’environnement physique peut-il avoir un impact sur l’environnement pédagogique ? CELE Échanges 2010/13, © OCDE 2010. ISSN 2072-7933

3 Pierre-Henry François, maître de conférence au département psychologie de l’Université de Poitiers. André E. Botteman, directeur adjoint de la revue Carrierologie. Théorie sociale cognitive de Bandura et bilan de compétences : applications, recherche et perspectives critiques. [En ligne] Disponible sur https://goo.gl/2JiHDo

4 Pratique du tutorat à distance, livres d’interventions p. 67. JIP Éditions ISBN 97986616136176

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